D'abord, tu plantes le décor. Derrière toi, il y a un pont, mais ça on s'en fout il n'est même pas beau. Devant, un grand feu, des bouteilles de tous les alcools que tu n'as jamais vu, et à genoux, juste devant, ou dedans si tu préfères, tu pourrais imaginer qu'il est assis sur le feu si tu réussissais à voir son âme qui se consûme au rythme de ses pas, donc juste devant, un petit homme, les yeux fermés, qui chauffe ses doigts au-dessus du feu, les mains fébriles. Et puis tu vois ce petit homme, l'air un peu triste, l'air un peu seul, il a toujours le souvenir des lèvres de Diane sur ses yeux, de ses cheveux effleurant sa joue, de ses mains carressant sa bouche. Oui, finalement, la seule chose qui lui importe, la seule chose en laquelle il puisse il puisse vraiment compter, en laquelle il puisse vraiment croire est derrière lui, il l'a laissé bien loin. La seule chose, la seule personne qui ait un tant soit peu de réalité pour ce petit homme ce sont les lèvres de Diane emprisonnant les siennes. C'est une explosion de couleur, ça ne se définit même pas, ça ne se voit pas, c'est indolore, ou presque, mais cela reste un bon souvenir, de ceux qu'on voudrait revisiter un bon milliard de fois. Tu sais, c'est comme quand tu te sens englouti par l'océan, entre deux ou trois vagues déglinguées, quand ça y est, il est temps de remettre ta vie en question, de poser les faits sur la table.
Tu te demandes bien ce que tu fous là, et tu te dis : merde alors, mais ce n'est pas ici que je devrais être. Non c'est vrai, ce n'est pas ici, mais n'importe où, ailleurs, ça ne le serait pas non plus. C'est une sorte de paralysie, une paralysie du corps, du coeur, de l'âme. Plus rien ne bouge, n'existe, ne bat. Donc c'est quand tu te sens englouti par les vagues, que tous tes sens t'abandonnent, que tu n'as plus la force de combattre, que tu poses les armes, de toi-même, c'est comme si arrêtais ta respiration de ta propre volonté, comme si tu t'étranglais de tes propres mains.
C'est à ce moment là que ta respiration se bloque dans ta gorge et qu'une forte envie de vomir te prend, de vomir toutes tes tripes, de déverser tout ce trop plein inutile que tu as emmagasiné dans ton corps, parce que tu croyais que c'était ça, la vie. C'est stupide, absurde.
C'est dans ce genre de moment qu'on se rend compte que durant toute une existence dénuée de pragmatisme, d'un stricte point de vue scientifique, tu ne courrais qu'après une seule chose, et que ce n'est que lorsque que cette chose est définitivement perdue, enfouie, sous-terre, oubliée, saccagée, définitivement inabordable, que, finalement, la réalité reprend le dessus au milieu des vagues, et que tu t'arrache à leur étreinte, et que tu te dis : merde, j'ai tout foiré.
- Merde j'ai tout foiré.
- Exactement.
- Et on est forcé de vomir?
- Forcé.
- Mais si Diane revient et embrasse le monsieur il ne vomira pas non?
- Certes. Mais Diane ne reviendra pas.